
Ô Bet’long, toi qui connais les secrets de la rivière,
te souviens-tu de moi ?
Trigonocéphale : c’est un nom qui m’habite depuis l’enfance, depuis ce voyage en Martinique où un guide racontait l’histoire de l’île, des plantations et de ce serpent redouté. J’ai 10 ans, le serpent se love en moi, m’attendant patiemment.
Ce projet a été possible grâce au programme de résidence Fotokontré, soutenu par La MAZ en Guyane et La Station Culturelle à Fort-de-France. Il a ensuite été exposé à la Biennale des Rencontres Photographiques de Guyane en novembre 2025.




Aux Antilles, le colon a apporté ses virus et ses peurs bibliques. La tête qu’écrase La Madone au serpent dans le tableau du Caravage est bien celle du diable, incarné sous une ceinture d’écailles qui aurait fait s’effondrer l’Éden. Depuis, la tête du serpent est coupée, comme le furent celles des rois. En Martinique, on a poussé cette symbolique jusqu’à mettre sa tête à prix et introduire la mangouste pour en finir avec ce « fléau » des plantations. Une violence dirigée contre le vivant, reflet du rapport de domination colonial.





En 2023, les Martiniquais·se·s ont changé leur ancien drapeau à quatre serpents, symbole de la traite négrière et du colonialisme. Avec un fort désir d’autodétermination sur l’île, que faire du serpent, lui aussi chargé de cette histoire ? La réponse est peut-être à la source des Pitons, d’où coule l’eau bien claire de la Trace. Il y existe un sanctuaire, gardé par Rosengart, chasseur de serpents, qui, après avoir extrait leur venin pour la fabrication du sérum, les relâche sur son terrain. Selon ce qu’il appelle sa philosophie serpent : une attention patiente portée aux autres et à soi.



Depuis, je te cherche, entre ravines et mornes, dans les récits des ancien·ne·s, entre les mordu·e·s et ceux·celles qui pansent. Où viens-tu chercher ton ti soleil ? L’appareil ne se contente pas de saisir la réalité, il tente de forger une archive, fragile, tissant les images absentes, les fragments parfois insaisissables de tes symboles, Bet’long.


À travers ce travail, j’essaie de reconstruire une iconographie, incertaine, d’un volcanique imaginaire collectif, né de ta mémoire et de ta présence, toujours en mouvement. Chaque cliché cherche à devenir une pièce d’un récit plus vaste, une exploration hésitante des strates où se mêlent histoire, nature et mythe. Ainsi, ma photographie se fait à la fois gardienne et questionnement, en quête de ce qui, souvent, demeure hors champ.