Cette installation photographique est pensée comme une expérience sensible et subjective des liens qui nous rattachent aux autres, individus et communautés, au sein d’un territoire.
Et la communauté dont je peux le mieux parler est celle qui me ressemble, jeune, blanche, et parfois un peu perdue dans cette Guyane, spoliée par cette même couleur.

Dans une insouciance parfois gênante, nous venons nous chercher, défier l’Amazonie et frissonner de la présence des bêtes lumineuses qui l’habite, sans percevoir l’histoire qui se cache derrière la forêt. Cette histoire, c’est celle du colonialisme et des souffrances que la France a infligées à tous ces peuplesici et par tous les océans. Privilèges occidentaux en tous lieux, en tout temps.

Noyé sous les arrivées et départs constants rythmant nos relations au sein de cette communauté interchangeable, je tente de mesurer l’injustice de ce système.

Portrait du colonisateur – Albert Memmi – 1957

Va se poser le véritable problème du colonisateur: une fois qu’il a découvert le sens de la colonisation et pris conscience de sa propre situation, de celle du colonisé, et de leurs nécessaires relations, va-t-il les accepter? Va-t-il s’accepter ou se refuser comme privilégié, et confirmer la misère du colonisé, corrélatif inévitable de ses privilèges? Comme usurpateur, et confirmer l’oppression et l’injustice à l’égard du véritable habitant de la colonie, corrélatives de son excessive liberté et de son prestige? Va-til enfin s’accepter comme colonisateur, cette figure de lui-même qui le guette, qu’il sent se façonner déjà, sous l’habitude naissante du privilège et de l’illégitimité, sous le constant regard de l’usurpé? Va-t-il s’accommoder de cette situation et de ce regard et de sa propre condamnation de lui-même, bientôt inévitable?

On rejoint la colonie parce que les situations y sont assurées, les traitements élevés, les carrières plus rapides et les affaires plus fructueuses. Au jeune diplômé, on a offert un poste, au fonctionnaire un échelon supplémentaire.
Bientôt il ne s’en cache plus; il est courant de l’entendre rêver à voix haute: quelques années encore et il achètera une maison dans la métropole… Une sorte de purgatoire en somme, un purgatoire payant. Désormais, même rassasié, écoeuré d’exotisme, malade quelquefois, il s’accroche: le piège jouera jusqu’à la retraite ou même jusqu’à la mort. Comment regagner la métropole lorsqu’il y faudrait réduire son train de vie de moitié? Retourner à la lenteur visqueuse de l’avancement métropolitain? …

« Nous vivons dans l’oubli de nos métamorphoses » disait Paul Eluard.
Ce que j’en saisis, c’est notre capacité à nous transformer, durant toute notre vie, et notamment aux contacts des autres. Les années passent et nous chahutent dans les va et vient qui nous unissent et nous séparent. Tantôt orage tantôt paix.
Dans ces étapes de la transformation, nous oublions des détails, les moments deviennent images, les visages des sensations.
Et avec la marche du temps, l’écho des rires sur le ponton au-dessus de la rivière se dilate, comme traces de pieds mouillés sur les lattes du plancher.